Nicolas Sarkozy par Yasmina Reza

Publié le par Lannig

"Il voulait séduire la France..."
NOUVELOBS.COM | 22.08.2007 | 12:46

Un jour de juin 2006, l’auteur de "l’Homme du hasard" débarque Place-Beauvau et dit à Nicolas Sarkozy≈: "J’aimerais, Monsieur, vous suivre afin de faire votre portrait." Il accepte aussitôt. La suite, Yasmina Reza la raconte à Jérôme Garcin.

 

Le Nouvel Observateur.Apprenant que vous étiez en train d’écrire un livre sur Nicolas Sarkozy, Alain Minc, sceptique, vous a dit≈: "Vous avez le choix entre être amoureuse ou être ambitieuse." Etait-ce vraiment la seule alternative ?

Yasmina Reza. – Dans ce projet, soyons claire, je n’ai été ni ambitieuse, au sens où Alain Minc l’entend, c’est-à-dire la réussite sociale, l’appétit de pouvoir – et pourquoi pas le fauteuil de ministre de la Culture ! –, encore moins amoureuse. Si j’ai eu une ambition, une seule, à laquelle évidemment Alain Minc ne pouvait pas penser, c’est l’ambition littéraire.

N. O.Comment tout cela a-t-il commencé, comment et pourquoi, un jour, la dramaturge d’"Art" a-t-elle eu l’idée folle d’accompagner le candidat UMP dans la campagne présidentielle ?

Y. Reza. – Ce qu’on appelle le destin politique me fascine depuis des années. Pas la politique en tant que telle, non, le destin politique. J’avais envie d’écrire là-dessus, mais je cherchais la forme. Tant que la forme ne s’impose pas, rien ne s’impose. Or je savais que ça ne pouvait être ni une pièce de théâtre ni un roman. Et puis il y a eu, dans ma vie, une rencontre déterminante avec un homme politique qui a créé une concordance troublante entre le sujet que je portais et la forme que je cherchais pour le traiter.

N. O.Cet homme politique s’appelle G. dans votre livre. Qui est-il ?

Y. Reza. – Je ne peux, je ne veux pas le dire.

N. O.Mais alors pourquoi avoir choisi de faire le portrait de Sarkozy et pas celui de G. ?

Y. Reza. – Nicolas Sarkozy avait, pour moi, tous les avantages. D’abord je ne le connaissais pas du tout, et je pensais que c’était un avantage dans cette démarche aventureuse. Etant entourée de gens pour la plupart de gauche, je ne connaissais personne qui le connaissait. Finalement, c’est grâce à mon ami Guy Carcassonne [professeur de droit public, ancien membre du cabinet de Michel Rocard et conseiller de Lionel Jospin, NDLR], qui avait une relation dans son cabinet, que j’ai pu le joindre. Ensuite il était l’objet de tous les fantasmes, sauf des miens. Je veux dire par là que je n’avais aucun a priori. Je mesurais son envergure politique, il était emblématique de ce que j’avais envie d’observer, mais je ne l’imaginais ni comme un tyran ni comme le diable personnifié, et je ne savais pas s’il était un homme intéressant ou profond. Enfin, et par-dessus tout, il m’offrait une véritable dramaturgie. Je l’ai rencontré pour la première fois en juin 2006, et j’étais certaine que ce candidat irait au moins jusqu’au second tour de l’élection présidentielle

N. O.Ces jours-ci paraît un roman de Lydie Salvayre qui s’intitule "Portrait de l’écrivain en animal domestique", où un milliardaire, empereur de la restauration rapide, engage une romancière française pour l’accompagner et écrire un livre à sa gloire, "autant dire un évangile". Vous étiez menacée d’être "domestiquée"…

Y. Reza. – Non, parce que la démarche que vous décrivez est exactement inverse à la mienne. J’ai décidé, moi seule, d’aller vers Nicolas Sarkozy, et lui-même ne m’a rien commandé. Il ignorait ce que j’allais écrire, il n’a jamais voulu le savoir et il pressentait que je ne serais jamais son faire-valoir. D’ailleurs, même s’il a eu la courtoisie de ne jamais me poser la question, il a toujours eu la conviction que j’étais de gauche.

N. O.Comment s’est passée cette première rencontre ?

Y. Reza. – J’ai mis une jolie petite robe, je suis allée Place-Beauvau et j’ai dit au ministre de l’Intérieur : "J’aimerais, Monsieur, vous suivre afin de faire votre portrait." Il a tout de suite accepté. Il a même dit qu’il se sentait "honoré". Il a ajouté≈: "Je n’ai pas l’impression de prendre un très grand risque." Je lui ai dit qu’il avait tort, et qu’il fallait peut-être davantage se méfier des écrivains que des journalistes. Il m’a alors répondu ce mot qui lui ressemble≈: "Même si vous me démolissez, vous me grandirez."

la suite ici

[Née en 1959 à Paris, écrivain, comédienne, metteur en scène, Yasmina Reza est l’auteur de pièces de théâtre jouées dans plus de 35 langues, dont "Art" (créée avec Fabrice Luchini, Pierre Arditi et Pierre Vaneck), "Conversations après un enterrement", "la Traversée de l’hiver" et "Une pièce espagnole". Molière 1987 et 1995 du meilleur auteur dramatique, elle a reçu en 1997 le prix Laurence-Olivier à Londres, en 1998 le Tony Award à New York, et en 2005 le prix Die Welt à Berlin. Elle a aussi publié des romans et des récits, dont "Hammerklavier", "Une désolation", "Nulle Part" et "Dans la luge d’Arthur Schopenhauer". Egalement scénariste, elle a écrit "le Pique-nique de Lulu Kreutz" en 2000.]


François Busnel, directeur de la rédaction de Lire et rédacteur en chef du service Livres de L'Express


Durée : 05:13Pris le : 24 août 2007 L'aube le soir ou la nuit, portrait de Nicolas Sarkozy par la dramaturge Yasmina Reza, disponible vendredi dans les librairies, est sans doute le livre le plus attendu de la rentrée littéraire. Décryptage, par François Busnel, directeur de la rédaction de Lire et rédacteur en chef du service Livres de L'Express.
Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article